Profondément sombre
mais sans ombre pourtant
la vie coule au fond
des marges perdues.
Roland Giguère, extrait de « À la faveur de la nuit », Cœur par cœur

Roland Giguère - Artisan du rêve
Ce qui impressionne le plus dans l’exposition Roland Giguère – Artisan du rêve, présentée jusqu’au 9 mai dans la section Arts et littérature de la Grande Bibliothèque, c’est la complète versatilité du créateur québécois. Versatilité qui s’exprime par une vertigineuse pluridisciplinarité : poète, il a fait l’École des arts graphiques de Montréal; ayant fondé sa propre maison d’édition en 1949, il a été – pas tour à tour, mais tout à la fois – peintre, graveur, typographe et maquettiste. Dans l’exposition, on assiste donc, à travers ses trois séparations principales (« Artisan du rêve », « Atelier » et « Vivre mieux ») à un complet décloisonnement des arts, des techniques et des médiums. Les croquis et dessins à l’encre de Chine foisonnent sur ses poèmes manuscrits. Les livres fabriqués – et le choix du mot est volontaire – par sa maison d’édition, Erta, sont tout autant œuvres de typographie que de littérature. Les sérigraphies de Giguère servent souvent de support à de petites bribes de poème ambigües, évanescentes. « Se retrouver enfin en terrain vague », dit l’une d’elle; « À l’avenir prière de faire suivre », raconte une autre.
Héritier des surréalistes, Roland Giguère est né à Montréal en 1929; il s’est enlevé la vie en 2003, laissant derrière lui un impressionnant volume d’œuvres en tout genre dont quelques-unes n’ont été révélées qu’après son décès par sa compagne, Marthe Gonneville. De façon chronologique et exhaustive, la Grande Bibliothèque a monté une exposition étrange, emplie de souffrances et pourtant aussi pleine de lumière et d’espoir – on disait de Roland Giguère qu’il créait autour de contradictions, de paradoxes –, rassemblant les collections de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et celle de Marthe Gonneville. Et cette association entre ces collections n’est pas stérile : mêlant les journaux et carnets aux œuvres publiques, les écrits de jeunesse à ce qui nous est le plus contemporain, c’est le moteur poétique, les engrenages de la création qui nous sont révélés, presque sans filtre.

Artisan du rêve, Atelier, Vivre mieux
Et pourtant reste toujours l’impression de regarder à travers un verre opaque quand on pose le regard sur le travail du poète. Une opacité constamment entretenue par l’onirisme, voire le fantastique. Dans la deuxième section de l’exposition, on apprend que c’est lors d’un voyage à Paris que Roland Giguère a découvert les arts premiers – à travers les masques africains et océaniens qui l’ont fascinés et qu’il s’est mis à collectionner. Une de ses pièces est d’ailleurs exposée; toujours de manière opaque, elle nous explique l’émergence de l’onirisme et d’une faune fabuleuse, d’une forêt magnifique et cependant empreinte de peur. Apparaîtra aussi, à ce moment de la vie de l’artiste, Miror, seul personnage portant un nom propre dans l’œuvre de Giguère : « Miror, c’était aussi une porte battante : il suffisait d’y jeter un coup d’œil pour voir tout son intérieur étalé par terre, sans pudeur et sans défense. » Dans Portrait de Miror, publié par sa maison d’édition, il dira de lui : « la poitrine trouée / déchiré lacéré / le corps ouvert d’ailes inutiles / il n’ira pas loin / au sortir de son domaine. » La mélancolie et la tendresse du poète sont ici exprimées avec la plus grande acuité.
Il est des perles devant lesquelles il ne faut pas passer rapidement, bien que l’ambiance d’une bibliothèque ne soit peut-être pas la plus idéale pour profiter des quelques joyaux qui font l’exposition – les passants pressés, les bruits de l’ascenseur, les rires d’une bande d’enfants dévalisant l’étage des films et des disques. Parmi ces perles, mentionnons notamment Miroir aux oiseaux (1959), mystérieuse lithographie; la totalité des poèmes manuscrits et des dessins à l’encre de Chine; un objet secret et mystérieux en raison de l’inquiétante serrure qui préserve son contenu – un photomontage – et qui avait séduit le poète surréaliste français André Breton. Mais l’une des pièces les plus belles reste sans doute Midi perdu (1951), livre à l’écriture manuscrite publié chez Erta, où les illustrations de Gérard Tremblay ajoutent une profondeur aux oniriques textes de Roland Giguère (« et couchés sur le rivage / nous rêvions encore de nos rêves éteints », « on ne savait plus où donner la tête / plusieurs la donnait au premier venu / d’autres la donnaient au lit du fleuve / les magiciens travaillaient jour et nuit à en faire disparaître des centaines »).

L'Abécédaire, pièce d'édition impressionnante cachée au troisième étage
Une particularité parcourant toute l’œuvre de Roland Giguère est sa constante obsession de rentrer en lui, à la manière d’un « scaphandrier » explorant les noirs océans, pour dégoter l’art, le retirer de la profondeur de ses entrailles. Dans ses écrits de jeunesse, il dira : « Entre la feuille vierge et la feuille imprimée se placent des instants de vie intense pendant lesquels l’homme a souffert, sondé son intérieur, puis exprimé, concrétisé ce qui venait du plus obscur de lui-même » (Éditorial du Journal de l’association des élèves de l’École des arts graphiques, sans date). Belle symétrie avec celle qui conclue l’exposition, quand il affirmera beaucoup plus tard en entrevue pour la revue Voix et image (1984) : « Il faut avoir le courage de descendre dans le noir car si en surface il se passe beaucoup de choses, c’est au plus profond de nous-mêmes qu’il faut chercher les vérités essentielles, ce petit éclair que l’on cherche. »
Un hommage à Roland Giguère, complément à l’exposition, aura lieu le dimanche 21 mars à 19h30 à l’auditorium de la Grande Bibliothèque. L’événement, qui s’inscrit dans le cadre de la série Poésie et jazz, accueillera la comédienne Sylvie Legault et le Trio Daniel Lessard.


