le temps clair reviendra / attendons sans mourir

11 mars 2010 par Émile Bordeleau-Pitre

Profondément sombre
mais sans ombre pourtant
la vie coule au fond
des marges perdues.

Roland Giguère, extrait de « À la faveur de la nuit », Cœur par cœur

Roland Giguère - Artisan du rêve

Ce qui impressionne le plus dans l’exposition Roland Giguère – Artisan du rêve, présentée jusqu’au 9 mai dans la section Arts et littérature de la Grande Bibliothèque, c’est la complète versatilité du créateur québécois. Versatilité qui s’exprime par une vertigineuse pluridisciplinarité : poète, il a fait l’École des arts graphiques de Montréal; ayant fondé sa propre maison d’édition en 1949, il a été – pas tour à tour, mais tout à la fois – peintre, graveur, typographe et maquettiste. Dans l’exposition, on assiste donc, à travers ses trois séparations principales (« Artisan du rêve », « Atelier » et « Vivre mieux ») à un complet décloisonnement des arts, des techniques et des médiums. Les croquis et dessins à l’encre de Chine foisonnent sur ses poèmes manuscrits. Les livres fabriqués – et le choix du mot est volontaire – par sa maison d’édition, Erta, sont tout autant œuvres de typographie que de littérature. Les sérigraphies de Giguère servent souvent de support à de petites bribes de poème ambigües, évanescentes. « Se retrouver enfin en terrain vague », dit l’une d’elle; « À l’avenir prière de faire suivre », raconte une autre.

Héritier des surréalistes, Roland Giguère est né à Montréal en 1929; il s’est enlevé la vie en 2003, laissant derrière lui un impressionnant volume d’œuvres en tout genre dont quelques-unes n’ont été révélées qu’après son décès par sa compagne, Marthe Gonneville. De façon chronologique et exhaustive, la Grande Bibliothèque a monté une exposition étrange, emplie de souffrances et pourtant aussi pleine de lumière et d’espoir – on disait de Roland Giguère qu’il créait autour de contradictions, de paradoxes –, rassemblant les collections de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et celle de Marthe Gonneville. Et cette association entre ces collections n’est pas stérile : mêlant les journaux et carnets aux œuvres publiques, les écrits de jeunesse à ce qui nous est le plus contemporain, c’est le moteur poétique, les engrenages de la création qui nous sont révélés, presque sans filtre.

Artisan du rêve, Atelier, Vivre mieux

Et pourtant reste toujours l’impression de regarder à travers un verre opaque quand on pose le regard sur le travail du poète. Une opacité constamment entretenue par l’onirisme, voire le fantastique. Dans la deuxième section de l’exposition, on apprend que c’est lors d’un voyage à Paris que Roland Giguère a découvert les arts premiers – à travers les masques africains et océaniens qui l’ont fascinés et qu’il s’est mis à collectionner. Une de ses pièces est d’ailleurs exposée; toujours de manière opaque, elle nous explique l’émergence de l’onirisme et d’une faune fabuleuse, d’une forêt magnifique et cependant empreinte de peur. Apparaîtra aussi, à ce moment de la vie de l’artiste, Miror, seul personnage portant un nom propre dans l’œuvre de Giguère : « Miror, c’était aussi une porte battante : il suffisait d’y jeter un coup d’œil pour voir tout son intérieur étalé par terre, sans pudeur et sans défense. » Dans Portrait de Miror, publié par sa maison d’édition, il dira de lui : « la poitrine trouée / déchiré lacéré / le corps ouvert d’ailes inutiles / il n’ira pas loin / au sortir de son domaine. » La mélancolie et la tendresse du poète sont ici exprimées avec la plus grande acuité.

Il est des perles devant lesquelles il ne faut pas passer rapidement, bien que l’ambiance d’une bibliothèque ne soit peut-être pas la plus idéale pour profiter des quelques joyaux qui font l’exposition – les passants pressés, les bruits de l’ascenseur, les rires d’une bande d’enfants dévalisant l’étage des films et des disques. Parmi ces perles, mentionnons notamment Miroir aux oiseaux (1959), mystérieuse lithographie; la totalité des poèmes manuscrits et des dessins à l’encre de Chine; un objet secret et mystérieux en raison de l’inquiétante serrure qui préserve son contenu – un photomontage – et qui avait séduit le poète surréaliste français André Breton. Mais l’une des pièces les plus belles reste sans doute Midi perdu (1951), livre à l’écriture manuscrite publié chez Erta, où les illustrations de Gérard Tremblay ajoutent une profondeur aux oniriques textes de Roland Giguère (« et couchés sur le rivage / nous rêvions encore de nos rêves éteints », « on ne savait plus où donner la tête / plusieurs la donnait au premier venu / d’autres la donnaient au lit du fleuve / les magiciens travaillaient jour et nuit à en faire disparaître des centaines »).

L'Abécédaire, pièce d'édition impressionnante cachée au troisième étage

Une particularité parcourant toute l’œuvre de Roland Giguère est sa constante obsession de rentrer en lui, à la manière d’un « scaphandrier » explorant les noirs océans, pour dégoter l’art, le retirer de la profondeur de ses entrailles. Dans ses écrits de jeunesse, il dira : « Entre la feuille vierge et la feuille imprimée se placent des instants de vie intense pendant lesquels l’homme a souffert, sondé son intérieur, puis exprimé, concrétisé ce qui venait du plus obscur de lui-même » (Éditorial du Journal de l’association des élèves de l’École des arts graphiques, sans date). Belle symétrie avec celle qui conclue l’exposition, quand il affirmera beaucoup plus tard en entrevue pour la revue Voix et image (1984) : « Il faut avoir le courage de descendre dans le noir car si en surface il se passe beaucoup de choses, c’est au plus profond de nous-mêmes qu’il faut chercher les vérités essentielles, ce petit éclair que l’on cherche. »

Un hommage à Roland Giguère, complément à l’exposition, aura lieu le dimanche 21 mars à 19h30 à l’auditorium de la Grande Bibliothèque. L’événement, qui s’inscrit dans le cadre de la série Poésie et jazz, accueillera la comédienne Sylvie Legault et le Trio Daniel Lessard.

Splendeur et volupté

11 mars 2010 par Joëlle Turcotte

C’est au beau milieu de la semaine de relâche que je m’aventure au Musée des beaux-arts afin de voir l’exposition Le verre selon Tiffany. Première salle, premier pas, première déception : elle est pleine à craquer. Cette affluence incroyable s’explique facilement par le congé scolaire général, mais elle reste malgré tout surprenante. Moi qui croyait être la seule à profiter de la relâche pour faire ce que je n’ai jamais le temps de faire. Ridicule.

Puis la beauté de ce qui m’est exposé me fait rapidement oublier que je suis au beau milieu d’une foule. Au fil des salles devant des objets usuels joliment ornementés, ou des lampes basses d’une exquise finition, on sent rapidement nos pieds se soulever de terre et partir. Nous sommes désormais bien loin de notre Amérique du Nord natale, bien que toujours au Musée des beaux-arts de Montréal. La richesse des textures, les tapis colorés, les murs aux couleurs intenses, la lumière douceâtre teintée par le verre qu’elle traverse et transforme, transposent ici, en plein cœur de l’hiver, l’exotisme oriental le plus sensuel.

C’est dans cette ambiance remplie de volupté qu’on en apprend davantage sur Louis C. Tiffany (1848-1933), homme d’affaires américain des plus influents, à la tête d’un empire de décoration intérieure, innovateur dans la technologie du verre, matière qui le fascinait par-dessus tout. On comprend aussi, grâce aux nombreuses indications biographiques affichées aux murs, que son goût du luxe, de la richesse du verre ainsi que son esthétique lui avait notamment été inspiré par ses voyages au Proche-Orient.

De salle en salle, on peut admirer plusieurs de ses créations hétéroclites, passant de la lampe en verre, au paravent ornementé, jusqu’au chenet, objet servant à tenir les bûches près d’un foyer à bois. Tout y est sublime, le verre prenant déjà une grande place dans ses créations, même au début de sa carrière. L’utilisation de cette matière est, selon moi, aussi jolie qu’avantageuse puisque le verre a pour caractéristique d’accrocher le regard, de capter la lumière et de donner aux articles communs un caractère féerique.

Au début de sa carrière, Tiffany se contentait de créer des décors intérieurs en laissant une grande place à sa matière fétiche. Puis en 1892, il ouvre son propre four afin de fabriquer son verre, ainsi qu’un atelier de création de vitraux. Il crée alors une foule de couleurs et de textures nouvelles, tel que le verre drapé, ondulé, strié. Ses innovations quant à la création de verre texturé rend plus facile la représentation de certains sujets dans ses vitraux, leur donnant un cachet unique et majestueux. Ceux-ci se démarquant de leur équivalent européen par le caractère spécifique de leur texture, par l’iridescente du verre utilisé, ainsi que par utilisation minime de l’email (matière utilisée pour peindre le verre).

Partant de l’engouement pour ses vitraux, Tiffany s’est mis à récupérer les morceaux de verre trop petits pour être utilisé dans leur conception, et en a fait ses célèbres lampes. Il était judicieux et avant-gardiste de se servir ainsi de la nouvelle technologie de la lumière électrique pour sublimer, une fois de plus, la richesse du verre.

Malgré tout, malgré la splendeur des lampes irisées, la beauté de tous les objets exposés, la pièce maitresse de cette exposition est sans contredit celle des quatre vitraux récupérés par le musée lors de l’achat de l’église Erskine and American, à Montréal. Hauts d’environ trois mètres, ils nous subjuguent par leur prestance et leur beauté. Pour bien des spectateurs, ce sera la seule fois qu’ils pourront admirer de tels vitraux, d’aussi près, cet art étant habituellement réservé aux fenêtres des églises. Aujourd’hui exposé à notre hauteur, on peut réellement en apprécier la qualité.

Dans cette proximité, on peut observer les innovations de Tiffany qui sont visibles dans les textures données aux sujets représentés, comme les drapés et la verdure. Le talent de Tiffany est aussi remarquable au niveau de la conception du vitrail en tant que tel, ceux-ci possédant une perspective, une profondeur, un caractère tangible donné par les diverses épaisseurs de verre utilisé.

Face à ces vitraux incroyablement illuminés, quasi iridescents, je n’ai plus besoin de faire un effort pour oublier la foule qui m’entoure. La lumière tamisée, l’ambiance feutrée, tout cela m’enveloppe et m’isole du reste du monde. Splendeur et volupté, me voilà à la croisée des chemins, dans une salle où quatre chefs-d’œuvre me cernent, happée par le pur plaisir de la fusion surprenante entre orient et occident.

Découvrez le geek en vous

3 mars 2010 par Èvelyne Vigneux-Salesse

GeekFestMtl

Les 6 et 7 mars prochains aura lieu la première édition du Festival Geek de Montréal, qui se tiendra principalement sur le campus de Montréal de l’École supérieure d’informatique SUPINFO, tout près du métro McGill.

Le Festival Geek de Montréal se veut à la fois un regroupement des différentes sphères geek et une invitation à la découverte. Initiés et curieux peuvent ainsi se joindre aux quelques activités et joutes qui auront lieu durant la fin de semaine. «Geek en Herbe», mascarades avec concours de costumes,  mise en forme au son des années 80, jeux de tables, jeux de cartes, jeux vidéos sur de vieilles consoles, débat sur la définition du mot Geek, démonstration de GN, musique, courts-métrages et même cuisine.  Une programmation courte mais intéressante.

Pour les geeks, une fin de semaine de plaisir partagé et pour les autres, une belle occasion de se confronter à ses préjugés.

Les Pop-corn Awards

3 mars 2010 par Émile Bordeleau-Pitre

La fin de semaine passée, la 28e édition des Rendez-vous du cinéma québécois se terminait, ayant permis une fois de plus la célébration des créateurs du pays de Gilles Carle. Maintenant, c’est au tour des Genie de prendre le relais, prix qui depuis quelque trente ans sont décernés annuellement par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision aux meilleures œuvres d’ici. Au Canada anglais, certains médias se plaignent déjà de constater la présence de tant de Québécois en lice pour la compétition des fameux trophées bronzes de six kilos, affirmant que notre cinéma a déjà sa tribune. Ce qui n’est pas le cas de tous les films canadiens, affirment-ils : ces derniers, malgré leur grande qualité, passent trop souvent inaperçus. Reste que, cette année encore, le Québec est bien présent aux Genie awards, notamment avec la présence de Polytechnique dans les plus prestigieuses catégories (meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario). Il faut cependant souligner l’absence remarquable de La Donation de Bernard Émond et de J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, ce dernier ayant pourtant été choisi pour représenter le pays aux Oscars.

C’est donc à cheval entre ces deux compétitions nationales que j’en profite pour vous glisser un message d’importance : allez, mesdames, messieurs, au cinéma. Nous avons la chance de vivre dans un milieu et à une époque extrêmement prolifiques en matière d’œuvres du septième art.

Où pouvons-nous donc avoir accès à un cinéma de qualité? Un peu partout. Ça dépend. Ma source principale, pour déterminer les salles sombres où j’irai m’accoster, c’est Médiafilm. Cependant, n’hésitez surtout pas à multiplier vos sources d’information : de belles perles sont proposées par les différents quotidiens et hebdomadaires culturels de Montréal.

Il y a cependant trois cinémas de l’île où les chances de se tromper et d’aller voir un fameux navet sont plutôt faibles : le Cinéma Beaubien, le Cinéma du Parc et le Cinéma Parallèle. Parole d’habitué.

Le Cinéma Beaubien
2396 Rue Beaubien Est

C’est au milieu d’un quartier aux allures de banlieue que se cache l’affiche aux mille feux – épileptiques, ne posez pas les yeux sur elle trop longtemps – du Cinéma Beaubien. Sa particularité? C’est le seul cinéma de quartier à Montréal; le seul aussi qui soit une entreprise d’économie sociale au Québec. Et : il se donne pour mission de promouvoir et de favoriser le développement culturel, économique et social en présentant en primeur des films francophones de qualité, qu’ils soient québécois, canadiens ou français. Finalement : même si je dois avouer qu’à chaque fois je suis surpris par l’étrangeté du goût et de l’odeur du maïs soufflé, c’est un des seuls endroits où l’on puisse se le procurer à un prix raisonnable.

À surveiller dans les prochaines semaines : Les Signes vitaux, un film de Sophie Deraspe qui tiendra l’affiche à partir du 5 mars prochain.

Le Cinéma du Parc
3575 avenue Du Parc

Quand on entre dans l’espèce de centre d’achat crade qui héberge le Cinéma du Parc, on n’est pas sûr. Pas sûr du tout de ce qu’on va y trouver. Situé quelque part au milieu de restos cheaps et d’une pas-trop-glorieuse épicerie, c’est dans un sous-sol plutôt sombre qu’il faut descendre pour arriver aux salles. Mais : il ne faut pas se décourager de si peu. Aucun autre cinéma de Montréal n’offre la programmation éclectique du Cinéma du Parc. Des rétrospectives de l’oeuvre des meilleurs réalisateurs jusqu’aux festivals permettant la projection de films inédits, de nombreuses premières y ont lieu. Autre fait notable : les multiples présentations de longs métrages ayant marqué l’histoire du cinéma (Manhattan, 8½, Léolo, etc.). Du Parc est un lieu trash, mais on y trouve du cinéma international de grande qualité. N’essayez cependant pas le pop-corn, dont le goût évoque les tapis des lieux.

À surveiller dans les prochaines semaines : The Red Shoes, une jolie comédie musicale anglaise de 1948, qui tiendra l’affiche du 21 à 27 mai prochain.

Le Cinéma Parallèle
3536 Boulevard St-Laurent

On se rappelle tous le tollé provoqué par le changement de vocation de l’eXcentris. Mais, même si le beau cinéma rue Saint-Laurent a perdu beaucoup de films au détriment du multimédia, il continue de se donner pour mandat de défendre le cinéma indépendant et  d’auteur, de faire découvrir de nouveaux réalisateurs (québécois et international) et d’encourager la diffusion de premières œuvres et de genres cinématographiques (expérimental, documentaire, court) inaccessibles par l’offre commerciale habituelle des autres cinémas. C’est dans de très belles salles où personne ne mange de pop-corn  qu’est présentée la crème des films d’ici et d’ailleurs.

À surveiller dans les prochaines semaines : Journal d’un coopérant, un film de Robert Morin présenté à partir du 26 mars.